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Troubles des conduites alimentaires : soigner l’esprit en manipulant le corps

Troubles des conduites alimentaires : soigner l’esprit en manipulant le corps

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Les massages font partie de la trousse à outils des soignants qui pratiquent l’approche corporelle pour traiter les TCA.
Toa Heftiba / Unsplash

Brigitte Remy, Université Claude Bernard Lyon 1

Cet article est publié dans le cadre de la 3e journée des paramédicaux du Réseau TCA francilien, dont la MGEN est partenaire.


Classés parmi les affections psychiatriques, les troubles des conduites alimentaires s’expriment de diverses façons : anorexie mentale, boulimie nerveuse et autres formes boulimiques, ou les formes atténuées de ces pathologies.

Ces troubles débutent essentiellement à l’adolescence pour l’anorexie mentale et en début de vie adulte pour la boulimie. Ils touchent donc des personnes jeunes, en plein développement de leur vie. Autre drame de santé publique, seule la moitié des malades est actuellement prise en charge. Pour remédier à cette situation, les professionnels, et les usagers (familles et patients) concernés par les TCA se mobilisent depuis une vingtaine d’années pour tenter de mieux répondre à la demande de soins, animer des formations, des recherches et mobiliser les pouvoirs publics.

Dans ce contexte, les approches corporelles, qui visent à aider les patients à reconstruire une image réaliste de leur corps en s’appuyant notamment sur des pratiques telles que la danse, le yoga, la relaxation, la confrontation par vidéo et miroir ou les exercices physiques ont largement démontré leur efficacité.

Des troubles connus de longue date

Identifiés depuis la moitié du XIXe siècle pour l’anorexie mentale et dans les années 1980 pour la boulimie (avec ou sans contrôle du poids), ces syndromes sont désormais mieux connus. Pourtant, peu de gens savent qu’il s’agit des troubles psychiques qui présentent la plus grande mortalité, par dénutrition, carences ou suicides. Les premières études sur le sujet sont d’ailleurs relativement récentes, puisqu’elles datent de la fin des années 1990 en Angleterre. D’autres ont été menées ultérieurement, avec les mêmes résultats.

Les troubles alimentaires (tous degrés confondus) touchent 10 % des femmes, et l’on considère que 30 % des adolescents sont régulièrement soumis à des crises de boulimie ou d’hyperphagie. L’anorexie mentale se manifeste quant à elle typiquement pendant l’adolescence et principalement chez les filles. Elle est caractérisée entre autres par une sérieuse perte de poids et par des troubles de l’image du corps. Par ailleurs, 50 % des patients TCA, qu’ils soient anorexiques ou boulimiques, rapportent des antécédents conscients d’abus sexuel, de maltraitances ou de négligences.

Les formes mineures de TCA peuvent être le prélude à une aggravation et l’installation d’une forme clinique caractérisée, avec risque de chronicisation. De plus la morbidité de ces troubles est importante, et se traduit par des complications médicales, des comorbidités psychiatriques et des conséquences délétères sur l’insertion et l’adaptation sociale.

Restaurer une sécurité de base défaillante

La problématique des TCA est bien résumée par Vincent Dodin, psychiatre à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul et professeur à la faculté catholique de médecine de Lille. Selon lui,

« La naissance est une métamorphose qui nécessite que le tout petit développe, à l’intérieur de lui, une “ sécurité de base ” supportée par une forme de conscience de soi forte et stable, sur laquelle il pourra s’appuyer tout au long de son parcours socioaffectif. La qualité de cette sécurité interne dépendra aussi de la qualité des interactions corporelles et affectives tout au long du développement de l’enfant et lors de son adolescence. »

Dans l’anorexie et la boulimie, cette sécurité de base est défaillante et doit être restaurée. Toujours d’après Vincent Dodin, cette restauration passe par

« une prise en charge plurimodale où les thérapies à médiations sensorielles jouent un rôle essentiel. Les attentes sont le changement d’un rapport au corps qui ferait passer de la maltraitance à la bienveillance par une prise de conscience des éprouvés et des besoins corporels. »

Les limites de cette approche seraient, toujours selon le Pr Dodin, « les résistances du patient, mais aussi des soignants, ainsi que les difficultés à intégrer ces approches corporelles dans une vraie synergie avec les autres modalités du soin. »

Le travail avec et par le corps, une approche en expansion

La psychiatre allemande Hilde Bruch fut la première à mettre en évidence la dissonance entre la réalité anatomique et l’image du corps chez les patientes atteintes d’anorexie mentale. Elle définit cette expérience aberrante du corps comme un désordre de l’image corporelle, de l’interprétation perceptive et cognitive du corps, accompagné d’un sentiment d’inefficacité pour soi-même. Depuis lors, l’anorexie mentale est considérée comme un exemple typique de l’image perturbée du corps. Une condition indispensable au rétablissement des patientes souffrant de désordre alimentaire est donc la reconstruction d’une image réaliste et positive de leur corps.

Les thérapies psychomotrices, intégrées dans un traitement multidimensionnel, sont une des voies possibles pour rétablir cette image. En France, depuis une dizaine d’années, de nombreuses approches thérapeutiques ont été développées, basées sur des pratiques de relaxation, des exercices de respiration, de confrontation par vidéo et miroir, des exercices physiques, de la danse…

Prendre de la distance avec le mental exclusif

Il est maintenant tout à fait établi et vérifié par les cliniciens spécialisés que les approches corporelles doivent faire partie du projet thérapeutique dans les troubles des conduites alimentaires.

Chez les personnes atteintes de TCA, l’image du corps est perturbée.
Jairo Alzate / Unsplash

Ces pratiques visent à améliorer l’image du corps, toujours perturbée. Elles influent aussi sur la projection de l’image de soi, ou le contact avec soi-même par les ressentis et perceptions. Elles permettent de ce fait une prise de distance avec le mental exclusif, et diminuent le contrôle intellectuel des pensées et la répression des pulsions. C’est particulièrement le cas pour les formes adultes chronicisées, qui bénéficient de la prise en compte de l’hyperactivité, des ressentis corporels, des soins du corps ou des pratiques autodestructrices.

De nombreux travaux apportent aujourd’hui des arguments complémentaires en faveur de ces approches. C’est en particulier le cas de ceux qui objectivent, grâce à l’imagerie cérébrale, les séquelles fonctionnelles et psychologiques des traumatismes : isolement des émotions traumatiques de la parole (l’imagerie révélant que le centre du langage reste éteint quand il y reviviscence du souvenir) et grande diminution de la conscience de soi et de la capacité à prendre soin de soi. Ils démontrent la nécessité des approches corporelles, quelles qu’elles soient, non seulement celles ciblées sur les traumas, comme la technique EMDR, mais aussi le psychodrame, le yoga, etc.

Des approches corporelles en pleine diversification

En 1985 déjà, beaucoup d’entre nous avaient été frappés par le très beau chapitre sur les massages d’adolescentes anorexiques, signé Agnès Lauras Petit et publié dans un ouvrage collectif précurseur sur l’anorexie mentale. Une impression confirmée quelques années plus tard par la rencontre avec le psychomotricien Michel Probst, exerçant au sein d’un service spécialisé TCA réputé en Belgique. En 1992, celui-ci était venu partager son expertise démonstratrice avec l’équipe des approches corporelles de l’Institut Marcel Rivière-MGEN. Le centre psychiatrique de la Verrière avait déjà une tradition importante en termes de soins kinésithérapiques et psychomoteurs grâce au soutien de Paul Sivadon, les équipes ont donc intégré facilement ces outils dans les prises en charge des pavillons spécialisés TCA, qui se partagent désormais en un service pour adolescents et un service pour adultes.

L’origine multifactorielle des TCA impose des projets de soins multidisciplinaires, prenant en compte la dimension somatique parfois gravissime et la diversité nécessaire des approches psychothérapiques en groupe ou individuel. Le travail avec la famille est également indispensable, en particulier chez les plus jeunes.

Depuis 2008, un groupe de travail Corps et TCA est très actif au sein de l’association nationale française des professionnels TCA et organise des colloques spécifiques. Des équipes de toute la France y participent et échangent à propos d’approches aussi diverses que l’image du corps, le toucher thérapeutique, la relaxation individuelle et en groupe, les massages, les soins esthétiques, la danse thérapie, les approches corporelles en hôpital de Jour ou en hospitalisation temps plein, etc.

Les approches corporelles se sont considérablement étoffées et diversifiées au cours du temps. Lors des colloques régulièrement organisés, des ateliers d’expérimentation et de sensibilisation très démonstratifs autour des différentes techniques ont été mis en place. Y sont développés l’expression par le jeu, la mindfullness, l’enveloppement multisensoriel, la balnéothérapie, l’ostéopathie, la fasciathérapie, les danses thérapies diverses, la voix, le rythme, les contes, les jardins thérapeutiques, l’activité physique adaptée voire plus récemment l’équithérapie. La respiration, la posture de repos et d’action, la gestuelle permettent d’aborder les notions de schéma corporel et d’image du corps, ainsi que la prise de conscience du lien étroit entre nos états toniques et nos émotions.

Un avenir moins sombre

Les questions de la temporalité de ces soins, de la rencontre avec le patient et du partage des éprouvés corporels et émotionnels sont également prises en compte dans ces approches. Grâce à elles, des changements notables ont pu advenir dans l’esprit des soins procurés à ces patients. Des progrès ont été accomplis dans de nombreux domaines. Le respect de chacun, l’absence de rapport de force et la collaboration très active avec patients et familles deviennent la règle. Le rôle des associations de professionnels et d’usagers, en constante interaction, a été déterminant pour l’aboutissement de ce travail de réflexion et sa mise en pratique.

Par ailleurs, les mobilisations multiples ont porté leurs fruits. Les ministères soutiennent désormais une meilleure organisation des soins. En dehors de déserts médicaux toujours à déplorer, les projets de soins sont devenus plus faciles à mettre en place autour des grands centres spécialisés TCA, du fait des réseaux formels et informels qui se sont progressivement créés. Il nous semble que le pronostic de nos patients est aujourd’hui moins sombre qu’il y a quelques années. On peut affirmer que leur rétablissement est de plus en plus fréquent, voire qu’une guérison complète peut être espérée.


Pour en savoir plus :

– le site de la FNA-TCA ;
– le site de la Fondation Sandrine Castellotti ;
– le site de l’association nationale des professionnels TCA, qui fédère les réseaux parisiens et régionaux (lesquels ont chacun leur site).The Conversation

Brigitte Remy, Praticien Hospitalier, Université Claude Bernard Lyon 1

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lisez aussi le témoignage de Coralie Degradot, Sophrologue spécialisée dans les troubles alimentaires

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